upFrançoise - le 22 février 2005 (Deauville)


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PATRIMOINE A côté de Moscou, deux investisseurs recréent sur mesure les villas de la station balnéaire* française
Le Deauville des nouveaux Russes
*de bain, au bord de la mer

Attention, mirage* ! A 25 km à l'ouest de Moscou, sur la route des datchas de Lénine, Khrouchtchev et Poutine, un nouveau monde est en train de voir le jour, enfant hybride du capitalisme renaissant à l'Est, de mère normande et de père franchement «nouveau Russe» (nos éditions du 14 janvier). Là, dans cet espace vert de 67 hectares où vécut et mourut un général allemand assigné à résidence** depuis la guerre, oasis encerclée par la laideur de l'industrie toute-puissante, l'été verra surgir un Deauville de composition, un hommage sur mesure et sans modestie à la brique normande*** et au staff**** si décoratif, typique de nos stations balnéaires entre 1870 et 1914. Ce petit monde clos**** à la française est destiné aux nouveaux riches de la société russe, ces consommateurs boulimiques de confort grand luxe, de standing minoritaire et aussi de culture occidentale.
*un mirage: une hallucination
**être assigné à résidence : ne pas avoir le droit de quitter sa maison, être prisonnier chez soi
***une brique (tile) caractéristique des maisons de Normandie
****du plâtre mélangé à des fibres végétales qu'on utilise pour les décors de théâtre ou de cinéma.
*****un monde fermé


Avec le retour de la verdure, est promise une centaine de villas copiées sur les plus spectaculaires centenaires de Houlgate, Dinan, Deauville, Cabourg et du Touquet. A l'origine de cette idée, fantasque comme un banquet russe qui se respecte, le duo d'investisseurs de la compagnie Borissov Agroimpex, deux jeunes quadragénaires bons vivants et amateurs de crus millésimés de Bourgogne qui préfèrent garder l'anonymat des affaires : Vitali, ex-psychologue reconverti dans le management express, collectionneur de photographie contemporaine, dévoreur* de livres d'art et d'architecture qui envoie ses émissaires à Drouot, en Espagne, en Italie, acheter le nec plus ultra qu'une équipe de cinq personnes met aussitôt sur fichier informatique (déjà un disque dur de 2 000 ouvrages !) ; et Youri, cow-boy intrépide et insaisissable, plus rompu** aux affaires immobilières.
*qui dévore, qui consomme en grande quantité et très vite
**habitué à..., habitué aux affaires, au business


Ces deux promoteurs parfaitement inconnus à Paris ont visité attentivement, pendant deux heures, la dernière Biennale des antiquaires au Carrousel du Louvre, avec l'antiquaire Yves Mikaeloff pour guide. Ils ont admiré la merveilleuse broderie aux lions, lapins et paons brodés de frais** en fils de soie au point passé*** qui recouvrait en majesté la table des Steinitz (Paris, vers 1650-75, 480 000 €), les chaises tendues de soie lumineuse comme un bouquet, brodée à Gênes au XVIIe, chez l'Anversois Axel Vervoordt, et la Pieta si languide de Bramantino, le 19e connu selon Giovanni et Claire Sarti. Mais ils sont restés de marbre devant Le Bon Larron, merveille en albâtre du maître de Rimini (250 000 € chez Böhler & Blumka). Pas de chapelle prévue dans l'enceinte de la résidence, ni d'autels dessinés dans les intérieurs cossus à l'extrême...
**fraîchement, récemment
***un point raffiné de broderie (que je suis incapable de décrire...), une manière spéciale de passer les fils de broderie.


Amoureux de notre Deauville et de son luxe cosy, rétif* à la Bretagne et à son granit austère, le duo est allé tout seul puiser en France ses idées, ses références, avant de choisir ses historiens de l'art, embauchés d'abord pour donner une «French touch» au projet, simples façadiers vite promus** architectes d'intérieur. Et pour débaucher ses meilleurs artisans comme ces staffeurs qui savent travailler ce mélange de plâtre et de filasse*** mis au point pour l'Exposition universelle de 1879. C'est par le biais de**** ce matériau bien français, copié par les Italiens qui l'ont exporté aux États-Unis, que s'est opérée la rencontre des deux mondes au dernier salon Batimat. L'élite de ces staffeurs avait travaillé cinq ans sur le chantier démesuré d'un milliardaire à Long Island, collectionneur épris de XVIIe et de XVIIIe, pour lequel l'agence Yves Mikaeloff avait réinterprété carrément***** Versailles. Un bouche-à-oreille mirifique****** en ces temps de calme plat dans les galeries.
*qui n'aime pas
**élevé à un rang supérieur, qui a une promotion
***la fibre végétale
****au moyen de*****exactement comme, tout à fait
****** des informations extraordinaires que les gens se disent entre eux, entre amis, directement de la bouche à l'oreille, de manière non officielle.


A la planche à dessin* (outil inconnu des jeunes Russes qui ne jurent que par l'ordinateur, comme des Américains de la Silicon Valley, et que les investisseurs ont fait venir d'Italie en deux jours !), Jean-Rémy Couradette, le vétéran, longtemps professeur à l'École Camondo, Julien Boaretto, son jeune disciple, qui plongent dans le vocabulaire architectural français pour recréer la magie de Deauville avec une note baroque très assumée, «sans se soucier d'un budget à respecter». Ils proposent, les Russes disposent, adaptent, financent et gardent pour eux le secret des contrats immobiliers à venir.
*le bureau spécial pour faire des dessins d'architecture.

Les Russes les ont préférés aux architectes des Monuments historiques, jugés «trop livresques*», pour leur créativité et leur sens de l'action. Sur les 100 maisons à venir, ils en ont déjà dessiné six avec un «plan très contemporain et un hommage au XIXe le plus classique mêlé d'anachronismes architecturaux comme le voulait l'époque.» Ils en dessineront au plus 15 à 20, tant la tâche est à l'échelle de cet ex-empire sur lequel le soleil se levait et se couchait.
*trop classiques, trop académiques. Les Monuments Historiques c'est une institution très... institutionnelle, conservatrice.
 

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Updated 26 February  2005.

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Dernière mise à jour le 26 février 2005