upAlistair - le 17 janvier 2005 (apprendre l'anglais)


  Faut-il apprendre l'anglais dès l'école primaire?

Propos recueillis par Delphine Saubaber

Après le rapport de la commission Thélot, François Fillon, ministre de l'Education nationale, a tranché. Au primaire, les élèves devront s'initier à une langue vivante. Pas forcément celle de Shakespeare.

Pour

Jacqueline Quéniart

Professeur agrégée d'anglais, membre de la commission Thélot

«C'est une compétence indispensable à tout citoyen»

La commission Thélot [qui a chapeauté le «Grand débat national sur l'avenir de l'école» ] a considéré que tous les élèves devaient apprendre, dès le CE 2, «l'anglais de communication internationale» et que celui-ci devait faire partie du «socle commun de connaissances». Au sein de la commission, ce sont surtout les industriels, les universitaires, les parents et les hommes politiques qui ont défendu l'idée que l'anglais était devenu une compétence indispensable. Par le rôle qu'il joue en économie, dans les sciences, la technologie, la culture et les médias, il occupe une place à part parmi les langues étrangères. En France, 96% des enfants le choisissent pendant leur scolarité.

Rendre son apprentissage obligatoire très tôt aiderait notre pays à retrouver son influence sur la scène mondiale, écornée par notre insuffisance en anglais. Une récente évaluation des compétences des élèves de 15 et 16 ans dans sept pays européens le montre: les résultats des Français sont nettement inférieurs à ceux des élèves des autres pays (Suède, Finlande, Norvège, Pays-Bas, Danemark et Espagne), où l'anglais est obligatoire dès le primaire. Depuis 1996, le niveau a baissé. Notre façon d'enseigner est en cause, trop axée sur la grammaire et l'écrit. Les élèves s'expriment peu, de peur de se tromper, surtout devant 30 élèves.

700 millions de personnes parlent anglais dans le monde. Or c'est la langue maternelle de moins de la moitié d'entre elles. S'inspirant de travaux menés par des chercheurs anglais à l'université de Vienne, en Autriche, les professeurs devraient abandonner l'idée d'enseigner une langue proche de la perfection des natifs. Ces travaux préconisent d'étudier l'anglais en usage dans la communication internationale, pour parvenir à distinguer ce qui est indispensable à l'oral de ce qui ne l'est pas. Par exemple, il n'est pas utile de s'acharner sur certaines erreurs typiques des élèves - confondre les pronoms «who» et «which», durcir la prononciation du «th»... Il faudrait repenser la façon d'enseigner l' «anglais international». Il s'agirait, en fait, de déterminer ce qui serait évalué prioritairement dans le «socle commun». Sans pour autant renoncer à présenter les cultures et les littératures qui fondent l'identité de la langue. L'aptitude à l'écoute, l'éducation de l'oreille, les stratégies de communication, la conscience linguistique ainsi développées prépareraient l'étude d'autres langues dès la cinquième.

Contre

Claude Hagège

Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de théorie linguistique

«Il faut promouvoir l'apprentissage de deux langues»

La proposition du gouvernement de rendre obligatoire l'apprentissage d'une langue vivante dès le primaire, pas forcément l'anglais, ne me satisfait pas. Parce qu'il est certain que les familles se précipiteront, de toute façon, sur l'anglais. Et il n'y a aucune raison de renforcer la suprématie anglophone. La vocation de l'école, c'est la transmission et l'innovation. C'est donc le plurilinguisme, l'apprentissage de deux langues étrangères, non d'une seule, qu'il faut promouvoir à l'école primaire. Je suis hostile à l'enseignement de l'anglais seul, comme c'est le cas dans les pays scandinaves, par exemple. Là-bas, cela peut se comprendre car la langue du pays n'est pas parlée hors des frontières, alors que le français a une vocation internationale très ancienne. L'Association des pays francophones réunit 50 pays aujourd'hui, ce qui veut dire qu'il y a des gens dans le monde qui voient dans notre langue un autre choix. La domination de l'anglais n'est donc pas inéluctable.

C'est d'ailleurs l'une des langues les plus difficiles à apprendre, pour nous qui parlons une langue romane. Plus que le russe ou l'arabe. L'anglais est «traître», avec son absence apparente d'inflexion et la grande quantité de mots monosyllabiques. Il est cousu d'idiomatismes, de difficultés phonétiques. En fait, comme le disait Churchill, «l'anglais est une langue très facile à parler mal». C'est pourquoi le concept d' «anglais de communication internationale» laisse perplexe. Une langue est une langue. Et l'idéal, c'est de parler comme les natifs!

Pourquoi parler plusieurs langues le plus tôt possible? Pour des raisons neurophysiologiques: à partir de 10-11 ans, les synapses, ces zones de contact entre les neurones, se sclérosent. Or elles jouent un rôle majeur dans la rétention des souvenirs. A cela s'ajoute l'oreille. Jusqu'à 10-11 ans, elle est réceptive à tous les sons. Ensuite, elle devient sélective: elle ne perçoit plus que les sons récurrents, entendus dans l'entourage. Résultat: un francophone qui apprend l'anglais à 13 ans prononce difficilement les «h» car il ne les entend pas. Enfin, les familles craignent que l'on n'apprenne trop de choses aux enfants. Or les capacités du cerveau sont infinies et sous-exploitées par les programmes... Le plurilinguisme scolaire précoce n'existe nulle part dans le monde. Cette idée devrait être promue par la France.


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Updated 23 January 05.

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Dernière mise à jour le 23 janvier 2005.