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Propos
recueillis par Delphine Saubaber
Après le
rapport de la commission Thélot, François Fillon, ministre de l'Education
nationale, a tranché. Au primaire, les élèves devront s'initier
à une langue vivante. Pas forcément celle de Shakespeare.
Pour
Jacqueline
Quéniart
Professeur
agrégée d'anglais, membre de la commission Thélot
«C'est une
compétence indispensable à tout citoyen»
La
commission Thélot [qui a chapeauté le «Grand débat national sur
l'avenir de l'école» ] a considéré que tous les élèves devaient
apprendre, dès le CE 2, «l'anglais de communication
internationale» et que celui-ci devait faire partie du «socle
commun de connaissances». Au sein de la commission, ce sont
surtout les industriels, les universitaires, les parents et les
hommes politiques qui ont défendu l'idée que l'anglais était
devenu une compétence indispensable. Par le rôle qu'il joue en
économie, dans les sciences, la technologie, la culture et les
médias, il occupe une place à part parmi les langues étrangères.
En France, 96% des enfants le choisissent pendant leur
scolarité.
Rendre son
apprentissage obligatoire très tôt aiderait notre pays à
retrouver son influence sur la scène mondiale, écornée par notre
insuffisance en anglais. Une récente évaluation des compétences
des élèves de 15 et 16 ans dans sept pays européens le montre:
les résultats des Français sont nettement inférieurs à ceux des
élèves des autres pays (Suède, Finlande, Norvège, Pays-Bas,
Danemark et Espagne), où l'anglais est obligatoire dès le
primaire. Depuis 1996, le niveau a baissé. Notre façon
d'enseigner est en cause, trop axée sur la grammaire et l'écrit.
Les élèves s'expriment peu, de peur de se tromper, surtout
devant 30 élèves.
700 millions
de personnes parlent anglais dans le monde. Or c'est la langue
maternelle de moins de la moitié d'entre elles. S'inspirant de
travaux menés par des chercheurs anglais à l'université de
Vienne, en Autriche, les professeurs devraient abandonner l'idée
d'enseigner une langue proche de la perfection des natifs. Ces
travaux préconisent d'étudier l'anglais en usage dans la
communication internationale, pour parvenir à distinguer ce qui
est indispensable à l'oral de ce qui ne l'est pas. Par exemple,
il n'est pas utile de s'acharner sur certaines erreurs typiques
des élèves - confondre les pronoms «who» et «which», durcir la
prononciation du «th»... Il faudrait repenser la façon
d'enseigner l' «anglais international». Il s'agirait, en fait,
de déterminer ce qui serait évalué prioritairement dans le
«socle commun». Sans pour autant renoncer à présenter les
cultures et les littératures qui fondent l'identité de la
langue. L'aptitude à l'écoute, l'éducation de l'oreille, les
stratégies de communication, la conscience linguistique ainsi
développées prépareraient l'étude d'autres langues dès la
cinquième.
Contre
Claude
Hagège
Professeur
au Collège de France, titulaire de la chaire de théorie
linguistique
«Il faut
promouvoir l'apprentissage de deux langues»
La
proposition du gouvernement de rendre obligatoire
l'apprentissage d'une langue vivante dès le primaire, pas
forcément l'anglais, ne me satisfait pas. Parce qu'il est
certain que les familles se précipiteront, de toute façon, sur
l'anglais. Et il n'y a aucune raison de renforcer la suprématie
anglophone. La vocation de l'école, c'est la transmission et
l'innovation. C'est donc le plurilinguisme, l'apprentissage de
deux langues étrangères, non d'une seule, qu'il faut promouvoir
à l'école primaire. Je suis hostile à l'enseignement de
l'anglais seul, comme c'est le cas dans les pays scandinaves,
par exemple. Là-bas, cela peut se comprendre car la langue du
pays n'est pas parlée hors des frontières, alors que le français
a une vocation internationale très ancienne. L'Association des
pays francophones réunit 50 pays aujourd'hui, ce qui veut dire
qu'il y a des gens dans le monde qui voient dans notre langue un
autre choix. La domination de l'anglais n'est donc pas
inéluctable.
C'est
d'ailleurs l'une des langues les plus difficiles à apprendre,
pour nous qui parlons une langue romane. Plus que le russe ou
l'arabe. L'anglais est «traître», avec son absence apparente
d'inflexion et la grande quantité de mots monosyllabiques. Il
est cousu d'idiomatismes, de difficultés phonétiques. En fait,
comme le disait Churchill, «l'anglais est une langue très facile
à parler mal». C'est pourquoi le concept d' «anglais de
communication internationale» laisse perplexe. Une langue est
une langue. Et l'idéal, c'est de parler comme les natifs!
Pourquoi
parler plusieurs langues le plus tôt possible? Pour des raisons
neurophysiologiques: à partir de 10-11 ans, les synapses, ces
zones de contact entre les neurones, se sclérosent. Or elles
jouent un rôle majeur dans la rétention des souvenirs. A cela
s'ajoute l'oreille. Jusqu'à 10-11 ans, elle est réceptive à tous
les sons. Ensuite, elle devient sélective: elle ne perçoit plus
que les sons récurrents, entendus dans l'entourage. Résultat: un
francophone qui apprend l'anglais à 13 ans prononce
difficilement les «h» car il ne les entend pas. Enfin, les
familles craignent que l'on n'apprenne trop de choses aux
enfants. Or les capacités du cerveau sont infinies et
sous-exploitées par les programmes... Le plurilinguisme scolaire
précoce n'existe nulle part dans le monde. Cette idée devrait
être promue par la France. |