upJulie - le 28 février 2005 (climat)


   

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"Les pays finiront par se plier à un gouvernement mondial du climat"

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Pierre Radanne, ancien président de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie.

En quoi le protocole de Kyoto est-il important ?

À partir du constat des limites de la planète, il organise un rationnement. Depuis le début de la révolution industrielle, on était dans une situation où le gâteau dont disposait l'humanité s'élargissait continûment, parce qu'on trouvait des ressources et des technologies supplémentaires. clip_image002.gifLà, avec les émissions de CO2, on tombe sur un gâteau dont la taille doit diminuer. Il est plus difficile de parvenir à un accord pour limiter quelque chose que lorsqu'on est en perpétuelle expansion.

Par ailleurs, avec Kyoto, on est entré dans un système économique dans lequel les Etats fixent aux acteurs économiques des maxima d'émissions, à charge pour eux, pour réaliser ces réductions, d'investir ou d'acheter chez des voisins à travers un marché. Ce marché manifeste le retour du politique, dans le cadre des Nations unies. C'est un événement majeur. Quelles que soient les difficultés, il y aura un avant et un après Kyoto.

Le protocole n'est-il pas impuissant à changer la donne* ? (modifier le partage)

Le refus de Washington de ratifier Kyoto a énormément affaibli le processus. Le pays qui a la plus grosse part refuse de la réduire. Tous les pays sont donc dans une position attentiste* (tendance à attendre les évènements avant d’agir). Comme les Etats-Unis ne respecteront pas leurs engagements, le Japon non plus et les Européens pas plus.

N'est-il pas contradictoire de dire en même temps que Kyoto est un moment très important et qu'on ne va pas l'appliquer ?

Le changement de trajectoire de l'humanité qui est en cours se fait en plusieurs phases. La première a été, par Kyoto, une reconnaissance sincère de la nécessité de réduire les émissions. Sous la pression des opinions publiques, les Etats ont fait un effort de formulation du problème, mais ils n'ont pas engagé les politiques de long terme cohérentes avec ce constat. On se met autour de la table, on commence à élaborer des instruments, mais on n'a pas encore mis en place de vrais plans de réduction. Il y a les mots, mais pas les actes.

Les Etats-Unis ne servent-ils pas de prétexte aux autres pays pour ne pas agir ?

Aucun gouvernement n'a répondu à la critique faite par Georges W. Bush, selon laquelle lutter contre l'effet de serre serait un handicap économique. L'ensemble du monde économique et politique partage au fond cette idée - qui est fausse. L'effet de serre nous oblige à faire des gains de productivité et de performance considérables. Les pays qui vont le plus tôt prendre en compte l'effet de serre gagneront en compétitivité. Mais dans ces domaines les changements de trajectoire sont forcément très longs : revoir l'ensemble des infrastructures et des transports et réhabiliter l'ensemble du patrimoine de logements nécessitent plusieurs générations.

Pourquoi les Etats-Unis, qui ont les technologies pour changer et disposent de grandes marges d'efficacité, ne parviennent-ils pas à évoluer politiquement ?

Il y a deux types de pays : les pleins et les vides. Les pleins sont ceux d'Europe, ou le Japon, à densité de population forte et fortement attaquée par l'industrialisation, et qui n'ont plus de combustibles fossiles sur leur sol. Ils ont été extrêmement frappés par le choc pétrolier. La vraie rupture, pour eux, a été en 1973 : le constat que leur croissance économique dépendait de l'approvisionnement énergétique des autres pays et qu'ils devaient être plus efficaces.

Quand sont arrivés l'effet de serre et le protocole de Kyoto, ils étaient prêts, parce que les thérapies face à l'effet de serre sont les mêmes que celles employées face au choc pétrolier. En face, il y a les pays vides : Etats-Unis, Canada, Australie, Russie. Densité de population faible, mode de vie dispendieux* (qui dépense beaucoup d’argent), une nature sauvage encore importante, et donc un sentiment de l'environnement très différent qu'en Europe ou au Japon. Ils ont encore des quantités considérables de combustibles fossiles et n'ont pas eu à répondre comme nous aux chocs pétroliers. La négociation sur le climat fait que, pour la première fois, dans leur histoire, ils sont confrontés à une limite.

En refusant de signer Kyoto, M. Bush et les Américains pensaient que le protocole était mort. Mais, malgré leur domination, ils ne l'ont pas désarmorcé, et le coût politique de ce refus est pour eux considérable. L'opinion publique mondiale, face au péril climatique, ne comprend pas que celui qui a le plus de moyens financiers, le mode de vie le plus exubérant, n'arrive pas à se donner quelques règles, et en même temps demande aux autres de faire le nécessaire. Les Etats-Unis finiront par signer pour deux raisons : la première est le coût diplomatique de leur refus, la seconde, c'est que leurs grandes entreprises y sont favorables. Leur champ d'intervention n'est pas les Etats-Unis, mais le monde : elles ne peuvent pas gérer un système à deux vitesses, se comporter d'une façon aux Etats-Unis, et d'une autre ailleurs.

L'idée se répand que le pétrole va manquer dans les prochaines années. Qu'en pensez-vous ?

Des chocs pétroliers sont certains à l'avenir, avec des phases intermédiaires de détente. Si nos sociétés consomment moins de pétrole qu'en 1973, elles ont beaucoup moins de possibilités de le remplacer. On va connaître dans ce siècle une crise profonde du secteur du transport. Il faut souligner un autre problème. La décision économique est coincée entre deux tendances contraires. D'un côté, le climat, le pétrole, le fait qu'on va être dix milliards d'habitants en 2060 : l'histoire de ce siècle présente déjà des enjeux considérables à cinquante ans. De l'autre, le système économique fonctionne avec des impératifs très courts. Tout est dominé par les marchés. Les actionnaires demandent des retours sur investissement, rapides. Les dirigeants d'entreprise sont obnubilés*(ils ne voient que cela, c’est le plus important) par leurs tableaux de bord à un ou deux ans. On est dans une schizophrénie : un monde qui fonctionne à deux ans, et un autre à cinquante ans, sans point de rencontre entre les deux. Cette situation est gravissime. On continue à déréguler alors que la question climatique et celle des ressources pétrolières appellent à re-réguler. Les politiques publiques s'activent à casser les instruments dont on aura besoin dans dix ou vingt ans.

N'y a-t-il pas, de ce point de vue, une contradiction dans la politique européenne ?

Complète. Les institutions européennes se construisent en affaiblissant les modes de régulation étatiques antérieurs. L'Europe met à mal les services publics, les entreprises nationales. Le dépassement des monopoles d'Etat se fait par les entreprises privées, et non par un mode de régulation européen.

Comment la Chine, l'Inde et le Brésil se positionnent-ils ?

Ils ont le sentiment qu'ils seront le plus frappés par les catastrophes climatiques. En même temps, ils sont dans des années décisives de croissance, et pensent que si les pays industrialisés sont incapables de s'entendre, ils gagnent du répit. Chinois et Indiens sont dans une problématique de pays pleins. Ils n'ont pas d'hydrocarbures et sont dépendants pour leur approvisionnement énergétique. Ils regardent le Japon, la Corée, Taïwan, qui ont fait de gros efforts d'efficacité énergétique, et voient que leur processus de développement peut très vite se bloquer s'ils gaspillent. Donc, ils sont en train de s'engager dans un mode de développement relativement sobre. Le cas de l'Amérique du Sud ou d'une grande partie de l'Afrique est en fait plus préoccupant : leurs Etats sont dans une psychologie de pays vide, et attirés par le modèle de consommation nord-américain.

Comment voyez-vous l'avenir de la négociation climatique ?

La prochaine négociation va partir d'une question lourde : le changement étant maintenant patent*(évident), quel niveau de réchauffement de la planète acceptons-nous ? Deux degrés, c'est la moitié du réchauffement qui a permis la sortie de l'âge glaciaire, il y a huit mille ans. Nous sommes dans une situation où l'humanité doit gouverner le climat. Quel réchauffement veut-on ? Quel est l'effort qui permet de ne pas dépasser le niveau souhaité, et comment le répartir ? Il va falloir mettre à la disposition des Nations unies des instruments de sanction des délinquants. Bon an mal an*(expression qui veut dire : compensation faite des bonnes et des mauvaises années), les pays finiront par se plier à ce gouvernement mondial du climat, qui impose une ingérence* (intrusion, entrer, pénetrer dans…) collective dans les politiques énergétiques et environnementales de chacun.

Le XXIe siècle sera peut-être celui de la stabilisation de l'humanité, de sa population et de la gestion de ses ressources. Sinon, se profile le scénario d'échec total : chacun tire à hue et à dia* (dans des directions opposées et contradictoires), les émissions continuent d'augmenter et un changement climatique dévaste l'humanité. Dans ce cas, il y a toutes les chances que ce siècle soit d'une violence extrême.


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Updated 26 April 05.

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Dernière mise à jour le 26 avril 2005.