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Julie - le 31 mars 2006 (Habiter le patrimoine)


Alistair

Habiter le patrimoine, vivre dans un ailleurs

Logement

Maria Gravari-Barbas, géographe, dit pourquoi les lieux singuliers attirent ... mais compliquent la vie.

Jouer à la princesse ou au meunier, transformer une serrurerie en loft informel ou une vieille école en maison de campagne... Outre l'attirance classique pour le beau château ou l'hôtel particulier, se développe un désir de lieux d'habitation a priori moins nobles, comme les usines, les ateliers, mais aussi des endroits dont le passé peut être tragique ; un blockhaus, par exemple. Le patrimoine n'est plus seulement oeuvre d'art ou but de visite, il est aussi lieu de vie. Explications de Maria Gravari-Barbas, géographe, professeur à l'université d'Angers, chercheur à l'UMR Espaces et Sociétés et directrice de la Fondation hellénique de la Cité internationale universitaire de Paris (1).

La notion de patrimoine englobe des lieux plus divers que les monuments historiques auxquels on faisait référence dans le passé. Surtout, on se trouve devant pléthore de lieux «patrimonialisables» : la désindustrialisation, la désaffectation de lieux occupés par l'industrie, le commerce, les chemins de fer, l'armée ou la marine, voire la religion, ont généré une multitude d'espaces susceptibles d'être utilisés par d'autres fonctions, y compris la fonction résidentielle. Cette tendance, entamée il y a plusieurs années par l'occupation des espaces commerciaux et industriels des centres-ville et leur transformation en loft, se poursuit par l'occupation de lieux de plus en plus atypiques, chapelles, moulins ou anciennes usines.

Que fait-on pour s'approprier ces lieux à «épaisseur historique» ?

C'est l'appropriation du temps qui permet l'appropriation de l'espace. Habiter le patrimoine implique l'intégration de l'épaisseur historique, mémorielle, sensible des lieux habités. Concrètement, cela peut se manifester par des recherches historiques sur le lieu, ce qui se fait depuis bien longtemps sur les châteaux. Ou sur les anciens propriétaires, les nouveaux ­ bourgeois ou nouveaux riches ­ tâchant d'établir une sorte de parenté en inscrivant leur propre généalogie dans le lieu. Dans une moindre mesure, on rencontre le même phénomène dans des endroits plus variés et plus modestes : l'appropriation de la ferme, de la bastide, se fait par l'appropriation des histoires personnelles ou familiales de ceux qui y ont habité.

Il n'est pas neutre d'habiter dans du patrimoine ?

Cela entraîne certainement des contraintes souvent lourdes à supporter, qu'elles soient financières, techniques ou réglementaires. Il faut accepter de vivre dans des lieux qui ne sont pas toujours aux normes de l'habitabilité. Dans le cas des lieux protégés en particulier, le «droit de regard» des experts (architectes en chef des monuments historiques ou autres) est quelquefois difficile à accepter. Victor Hugo l'a bien exprimé en disant que «la façade d'une maison est à celui qui la regarde». Cela peut être un exercice difficile, le résultat de négociations et d'ajustements divers entre l'Etat et ses relais décentralisés, la technostructure, les associations, les touristes.

Cela peut aussi flatter l'ego et ajouter de la valeur symbolique aux yeux du propriétaire.

Il y a bien sûr une plus-value importante, souvent économique, le plus souvent symbolique. Dans le contexte de nos sociétés occidentales, où la légitimité sociale passe par l'inscription dans le temps long, l'historicité du cadre habité est souvent utilisée pour la renforcer. Cela est vrai pour les lieux prestigieux, mais aussi pour des lieux de plus en plus divers : fermes, boutiques ou anciens entrepôts... La facilité de déplacement permet d'aller chercher son «lopin patrimonial» de plus en plus loin : une île grecque ou un ryad marocain. Cette plus-value symbolique, valable pour les populations aisées, peut l'être aussi pour les populations démunies qui habitent par exemple un centre-ville ancien : habiter le patrimoine peut leur conférer un statut qui contraste souvent avec celui que leur nie leur vie quotidienne, le sentiment de vivre dans un lieu dont la valeur est reconnue par le plus grand nombre.

Pourquoi choisit-on d'habiter le patrimoine ?

Habiter dans un lieu ayant un passé (noble ou bourgeois, commercial ou ouvrier) incite à tisser avec lui une double relation : un rapport à l'espace et au lieu, certes, mais aussi un rapport au temps. C'est cette fusion entre le temps et l'espace qui «fait» patrimoine, et c'est ce qui est recherché lorsqu'il y a choix délibéré d'habiter un lieu patrimonial. Habiter le patrimoine implique d'une certaine manière d'accepter de vivre dans un ailleurs.

On y joue presque un rôle ?

Effectivement. Si l'on a choisi d'y vivre et si l'on a les moyens d'assumer son choix, on devient un petit conservateur en chef. On peut aussi rentrer dans un jeu de rôle ; on devient marquis, meunier, bergère. On marque le lieu en le restaurant, en le meublant, en le rétablissant à un état antérieur, réel ou hypothétique. En même temps, on est marqué par le lieu. On subit et on transforme les spatialités patrimoniales. En ce sens, habiter le patrimoine, c'est un peu être habité par le lieu.

(1) Lire Habiter le patrimoine. Enjeux. Approches. Vécu, sous

la direction de Maria Gravari-Barbas, Presses universitaires de Rennes.

Vocabulaire :

Une pléthore : (grec plêthôrê, surabondance d'humeurs) Abondance excessive.

Un lopin de terre : Petite parcelle (surface)  de terrain

Nie : du verber nier : rejeter quelque chose en prétextant qu’il est faux.

Je ne nie pas que la chose ne soit possible ou qu'elle soit possible.            

Elle nie l'avoir vu.

Les spatialités : Caractère de ce qui est dans l'espace 


Exercices:

  1. Cela vous plairait-il d’habiter un de ces lieux ? Pourquoi ?
  2. Que recherchent les habitants de ces lieux de patrimoine ?
  3. Connaissez-vous des gens qui habitent un tel lieu ?
  4. Pouvez-vous en décrire un ?

Réponses:

  1. Cela vous plairait-il d’habiter un de ces lieux ? Pourquoi ?
  2. Que recherchent les habitants de ces lieux de patrimoine ?
  3. Connaissez-vous des gens qui habitent un tel lieu ?
  4. Pouvez-vous en décrire un ?

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Updated 1 April, 2006

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Dernière mise à jour le 1er avril 2006

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