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Articles de La Guinguette - 2005 - mars - société


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Infirmières - le savoir de la nuit

Nurses, a Knowledge of the Night

- Le seul véritable bénéfice de cette profession, c'est la relation. Je veux dire, apporter du bien-être à quelqu'un. Même si c'est lui laver les fesses, hein... je veux dire... -et surtout si c'est lui laver les fesses- avec humanité, c'est ça qui nous paye parce qu'on est très mal payés financièrement. Donc nous sommes payés par le retour narcissique que nous apporte le remerciement de celui à qui on a apporté quelque chose. Et plus vous chosifiez*, plus vous réifier le malade, plus vous le mettez au rang d'objet, moins il va vous renvoyer du bénéfice, moins il va être satisfait. Alors si on n'a pas de bénéfice, on ne peut pas supporter ça nous non plus, hein.

The only true benefit of this profession is the relationship. By that I mean to bring well being to someone. If only by washing a behind eh, I mean... and above all to wash a behind with humanity, that's what is rewarding because we are poorly paid financially. So we are repaid by the self-gratification derived from the thank-you of someone that we have provided with something. Yet the more you objectify, the more you depersonalize the invalid the more you treat them as an object the less they will give back to you in terms of benefits, the less that they will be satisfied. Well if we received nothing in return we could not stand that either.

C'est le franc-parler de Anne Perraut Solivères, infirmière de nuit. Constatant un décalage entre l'image rêvée du travail d'infirmière et la réalité dans l'hôpital moderne aujourd'hui, elle a cherché à se documenter pour mieux comprendre sa situation. Déçue par la qualité des études qu'elle a trouvées, elle a décidé de prendre la situation en main et d'écrire elle-même. D'où vient son nouveau livre «Infirmières, le savoir de la nuit» - un mélange unique d'expérience vécue et d'analyse pointue.

Those are the candid words of Anne Perraut Solivières a night nurse. Witness to a gap between the idealized image of the work of a nurse and the reality in the modern hospital of today, she sought to do some research in order to better understand her situation. Disappointed by the quality of the studies that she found she decided to take matters in hand and put pen to paper her self. Out of which has come her new book "Nurses, a Knowledge of the Night" - a unique blend of life-experiences and specialized analysis.

- Le premier problème, c'est le découpage. On a toujours découpé le patient. Alors, par spécialité, par organe, par chirurgie, médecine, par? Alors maintenant, on le découpe administrativement sur le plan budgétaire par aigu, soins de suite, réadaptation et soins palliatifs puisqu'on a aussi médicalisé et organisé la mort comme une spécialité. Donc, je veux dire, comment est ce qu'on peut, nous, conserver un regard sur la personne alors qu'elle est explosée, éclatée, saucissonnée par tous les morceaux? C'est induit par une vision médicale et technocratique qui, aujourd'hui, se conjugue pour nous empêcher de regarder le bonhomme et d'avoir une image, enfin d'avoir une relation normale avec une personne, même si elle a mal au ventre. Je veux dire, j'en ai rien à foutre de son ventre! Et, aujourd'hui, tous les outils concourent à éparpiller à nouveau ça. On a maintenant des transmissions ciblées donc je veux dire, je vais noter: il a mal au ventre, qu'est-ce que j;ai fait, etc.? mais on s'en fout complètement. On sait même plus qui c'est qui à mal au ventre. Voilà! Et le malade devient une douleur ou devient un problème et le système est très..., extrêmement pervers parce que plus on découpe et moins le voit dans sa globalité. C'est impossible.

-The first problem is one of division. We have always split the care of the patient, according to specialty, by organ, by surgery, by doctor and by... Today we divide in administrative terms according to budget by short term care, by therapy, rehabilitation, and palliative care since we have also treated and organized death as a disease. So what I am getting at is how can we keep the person in view when he is blown apart, shattered or cut apart like a sausage in little pieces? This is the result of medical and technocratic visions, which are today united in preventing us from seeing the individual and to have a picture of him, in short to have a normal relation with the person, even if he has a stomachache. What I mean to say is that I don't care about his stomach! And once again today every method of interaction conspires to draw attention away from it. There are presently specific data sheets, so what I mean is that I am going to make a note that the patient had a stomach ache and what I did and so on but one does not really care at all. We no longer know who had a stomachache. The patient becomes more of a pain or he becomes a problem. The system is very... it is completely perverse because we divide and we are less able to observe the whole picture. It isn't possible.

Personne ne nie les problèmes financiers qui sont au coeur des difficultés du système de santé d'aujourd'hui. Reste à savoir si on cherche dans la bonne direction:

No one would deny the financial problems at the heart of the difficulties of the health system today. It remains to be seen if we are looking in the right place.

- C'est parce que la médecine coûte de plus en plus cher. Bon, d'abord, la technologie, ça coûte très très cher, et médicale, en particulier, c'est encore plus cher. Le moindre logiciel, c'est? enfin, tout est monstrueux. C'est vraiment extrêmement cher et donc, évidemment, on se retrouve devant une problématique économique réelle. Mais, en même temps, on ne discute pas des choix. Pour un patient qui va bénéficier d'un examen technologique très très poussé, qui va coûter extrêmement cher, combien de vieux on pourrait encadrer, accompagner, etc.? Donc c'est des choix. Moi, je ne suis pas capable de dire qu'est ce qu'il faut choisir mais j'aimerais bien que mes contemporains s'interrogent sur 'qu'est ce qu'on veut?', puis les exigences qui, bien sûr, peuvent tout à fait être justifiées. Enfin, par exemple, de remettre le parc hospitalier aux normes. Mais c'est quoi les normes? Je veux dire, qu'est ce qu'on met dans les normes? Effectivement, il y a des hôpitaux qui sont archi vieux et de les remettre en ordre, enfin aux normes, ça va coûter extrêmement cher, mais tout ça, ça contribue au soin mais ça n'est pas le soin encore. Donc le seul endroit où on s'occupe de rien et où on laisse se dégrader la situation, c'est du côté de l'humain. On est en train de mettre les bâtiments aux normes, la technologie aux normes, de nous mettre des normes à nous. Est-ce que je l'ai vu? Est-ce que je lui ai parlé? Enfin, je prends plus de temps à écrire que je lui ai parlé qu'à lui parler. Alors qu'est ce que ça veut dire, là? On est arrivé à une espèce d'absurdité. Tout le monde s'accorde à trouver ça absurde. Enfin je parle de tous ceux qui sont au quotidien dans tous ces métiers-là et ça continue.

-It's because medicine has become more and more costly. Technology in the first place is very expensive and medical technology is particularly expensive. The least piece of software, it is...well it's terrible. It is really extremely costly and so we are faced with a real economic set of problems. But at the same time we don't really talk about the choices. For the cost of a state of the art examination that will be very expensive and that will benefit one patient how many old people could we watch over or help etc.? These are choices. I am not able to say what choice we should make but I would like my contemporaries to ask themselves what it is that they want, and then of course there are demands that are totally justified. For example to bring our hospitals back up to standard. But what are these standards? What I mean is what is it that we are standardizing? It is true that there are extremely old hospitals and to repair them, to bring them up to code, is going to be very costly but that, all of that contributes to health care but it is not care itself. The only place where we don't spend our time and where we have allowed the situation to deteriorate is the human aspect. We are in the process of bringing the buildings up to code, the technology up to standard, to apply standards to ourselves. Have I seen him? Have I talked to him? In the end I spend more time writing that I have talked to him that actually talking to him. What does this all mean? We have reached a kind of absurdity. Everyone agrees that they find it absurd. I mean everyone who is involved on a day-to-day basis in these professions and yet it continues.

Mme Perraut Soliveres explique que les gros investissements dans les nouvelles technologies produisent obligatoirement une approche moins humaine:

Mrs. Perrault Soliveres explains that large investments in new technology necessarily mean a less human approach.

- Quand vous installez une nouvelle machine, il faut la rentabiliser donc on est dans un système de rentabilité. Ce qui fait que dans ce système, la place de l'humain n'a plus de raison d'être sauf s'il est consommateur et moi, pour moi, le patient ne peut pas être un consommateur. Un client, c'est quelqu'un qui décide: je veux acheter ça, je veux acheter ça... Bon voilà: ou j'en ai besoin ou j'en n'ai pas besoin. La maladie, ça fonctionne sur d'autres registres.

-When you install a new piece of equipment, you have to make it pay for itself so we are in a for profit system. Which means that in that kind of system the human aspect is not the primary reason for it's being unless the individual is considered as a consumer and for me the patient cannot be a consumer. A customer is someone who makes a choice: I want to buy this; I want to buy that... Well either I need it or I don't need it. Illness operates according to another set of rules.

Le malheur des infirmières est d'être loin du pouvoir qui organise la stratégie qu'elles doivent appliquer:

The misfortune of caregivers is being far from the powers that form the policies that they must implement:

- C'est le médecin qui décide. C'est lui qui prescrit donc, je veux dire, c'est lui qui donne le ton, en fait, de ce qui doit se passer. L'infirmière, elle, elle a surtout la possibilité de résister mais elle a une obligation d'exécuter les prescriptions du médecin. Si l'infirmière est débordée, qu'est ce qu'on verra? Je veux dire, si elle n'a pas exécuté une des prescriptions, ça va faire un scandale. Si elle a pris du temps pour laver les cheveux, par exemple, de quelqu'un à qui on ne les a pas lavés depuis je ne sais combien de temps, je veux dire, on va pas regarder qu'elle s'est occupée du patient. On va lui dire: elle n'a pas fait ce qui était prescrit. C'est ça qui s'impose toujours. C'est ce qui est prioritaire et c'est,si vous voulez, plus on diminue le temps, le temps humain, plus ça donne de l'importance à l'acte technique.

-It is the doctor who decides. It is he who stipulates; well what I mean is that it is the doctor who sets the tone in fact of what should happen. The nurse she always has the option of objecting but she has an obligation to carry out the prescriptions of the doctor. If the nurse is overworked what do we see? What I mean is if she has not carried out one of the instructions, there will be hell to pay. If she takes the time for example to wash the hair of someone who has not had it washed for I don't know how long we don't look at the fact that she has cared for a patient. We will say to her: she hasn't done what was prescribed. That is what is always obligatory. That is what the priority is and that is what if you will reduces the time, the human time as it gives more importance to technical procedures.

- Comment voulez-vous que l'estime de soi, enfin professionnelle, se développe dans un contexte pareil? Donc très vite les gens sont usés et trouvent insupportable la situation, trouvent les malades insupportables, trop exigeants, la situation impossible -et elle l'est. Donc, si vous voulez, les gens comme moi ... Moi je suis une militante donc je me bats depuis toujours et je me suis donné les outils pour le faire mais les jeunes qui débarquent avec juste leur petite formation qui se trouvent confrontés au manque terrible, enfin, sur tous les plans, philosophique... Enfin je veux dire, on vit dans un manque donc dans une frustration terrible. Et les jeunes d'aujourd'hui ne veulent pas de la frustration. Ils ne la veulent pas. Nous, on vivait avec ça. La frustration, ça faisait partie de notre culture mais c'est fini, ça. Enfin, c'est fini... c'est peut-être pas fini, c'est sûrement pas fini d'ailleurs mais, en tout cas, ils n'acceptent pas ça. Donc, ils s'en vont. Ils s'en vont en plein milieu de la formation, à peine la formation terminée, au bout d'un an. Ils trouvent que c'est odieux et ils s'en vont. Ils disent: mais rien ne m'obligera à supporter ça. Parce que, ça, c'est insupportable à la quasi-totalité de la population. Parce que sinon, on n'enfermerait pas la souffrance et la mort dans les hôpitaux. Pourquoi est-ce que tout le monde va mourir et va déposer sa misère à l'hôpital? C'est parce que la société ne fait rien pour s'occuper de ça ailleurs. Et nous, on fait partie de la société, nous les soignants. Et les jeunes font partie d'une société qui, en plus, est dans un déni d'une culture que nous, on avait quand même... tant bien que mal, on a incorporée. Et donc, en fait, ils se retrouvent en face de choses insupportables -parce que c'est insupportable. Pourquoi on va dans ces métiers là? On y va parce qu'on a envie d'aider les autres, d'avoir une image de soi positive. Aider les autres, c'est un très bon moyen de se faire plaisir aussi. Mais quand vous n'y arrivez plus, eh bien vous vous dites, je suis nul, je n'y arrive pas, c'est trop dur, et voilà.

-How do you expect that self-esteem, I mean a sense of professionalism to develop in a context like that? So very quickly people are worn out and find the situation unbearable, they find the sick people unbearable, too demanding and the situation impossible and in fact it is. So if you will people like me.... I am a militant and therefore I have always been fighting and I have given myself the weapons to do it but young people who are just getting started with only their limited training who find themselves confronted with a terrible shortcoming in all areas, philosophical... Really what I mean is we live with shortages and therefore with a terrible frustration. And young people today don't want any frustrations. They don't want it. We have learned to live with it. Frustration was a part of our culture but all that is over now. Well we can say it is ended... it is probably not ended well it is certainly not ended in fact but in any case they don't accept it any longer. So they leave. They leave right in the middle of training, with training hardly just completed at the end of a year. They find that it is unbearable and the leave. They say: nothing can make me put up with that, because it is unbearable for almost the entire population. Otherwise we would not close off suffering and death in hospitals. Why does everyone go to die and leave his or her unhappiness in a hospital? It is because society does nothing to deal with it anywhere else. And we, as caregivers are part of society. And young people are part of a society that more and more is in a state of denial of a culture that we have, as best we could, included in it. And so they find themselves face to face with intolerable things because they are in fact unbearable. Why is it that people get into these professions? They do it because they want to help others, to have a positive self-image. Helping others is a very good way to feel good about oneself as well. But when one cannot do that any longer, well you say to yourself I am nothing, I can't go on, it is too hard, you see.

La solution? Mme. Perraut Soliveres est partisane d'une véritable révolution dans nos approches de la médecine:

The answer? Mrs. Perraut Soliveres favours a true revolution in the way we approach medicine:

- Alors il faudrait, à mon avis, justement, que, d'une part..., que la médecine donc cesse de former les gens exclusivement dans la technologie et dans la..., enfin je dirais dans le scientisme parce que ce n'est même pas scientifique, mais dans le scientisme médical. Qu'on soit formé beaucoup plus sur des problèmes de société, sur les sciences humaines dans leurs grandes..., la philosophie, etc. Je veux dire, il faut retourner à une formation qui soit une formation pluridisciplinaire et non pas exclusivement scientifique. Et, en fait, elle est d'abord scientifique et c'est celle-là qui écrase toutes les autres. On saupoudre: on fait trois petites heures par-ci de Sciences humaines. Mais je veux dire, au fond, on fait de la science humaine comme on fait de la médecine. Ce n'est absolument pas ça. Ce qu'il faudrait, c'est remettre? Enfin, je vais vous le dire, c'est très révolutionnaire: c'est retourner totalement le système et mettre les gens, d'abord, en contact avec ce monde qu'ils vont avoir à soigner, à fréquenter, à comprendre. D'abord! Et, après, aller chercher la formation dont on a besoin pour faire ce travail-là. Le tri, il devrait pas se faire sur la physique-chimie, le tri devrait se faire sur la capacité à écouter l'autre. Il y a une partie de la médecine qui est hyper technique, hyper pointue et c'est important. Je veux dire, la recherche, tout ça, c'est extrêmement important, mais quatre-vingts pour cent de la médecine, c'est pas ça. Quatre-vingts pour cent des besoins des patients ne sont pas dans ces technologies pointues, etc. Ils sont dans des besoins, si vous voulez, qui ne sont même d'ailleurs parfois pas forcément médicaux. Donc, ce sont des besoins de société. Ce sont des besoins? Par exemple, si les gens n'ont pas de logement et qu'ils vivent dehors, ce n'est pas la médecine qui va réparer ça, mais c'est la médecine qui va récupérer la situation. Mais il y a une politique de santé qui devrait se dégager. Mais on a l'impression, si vous voulez, que les gens sont médusés par la dégradation des conditions de vie.

-It would require in my opinion precisely on one hand that... that medicine stops training people exclusively in technology and in... really I would say in the belief that science has the answer to everything because that actually it is not even very scientific, but rather in a science of medicine. People should be trained much more on the problems of society, in the human sciences with their larger... philosophy etc. What I mean is you have to get back to a training that is multidisciplinary and not exclusively scientific. In fact it is primarily scientific and it is science that dominates everything else. We add a sprinkle: we do three little hours of sociology and philosophy over here. But I mean what we really do is to treat human science like we do medicine. It is not the same at all. What would be needed is to restore... Actually, I will tell you, it's very revolutionary: it's completely turning the system around, to first put people in contact with the world that they will be caring for, to get to know it, to understand it. In the first place! And then later go on to find the training that they will need to work in that profession. The selection would be then made not on physical chemistry; the selection would then be made on the ability to listen to others. There is a part of medicine that is extremely technical, very state of the art and it is very important. I mean research, and all that is vey important but eighty per cent of medicine is not that. Eighty per cent of the needs of the patient are not found in the latest technologies etc. They are needs that if you will are not even sometimes necessarily medical. They are the needs of society. These are needs... for example if people do not have a home and if they live on the street, it's not up to medicine to fix that, but it is medicine that is left to salvage the situation. But there is a health policy that should emerge from it. But you get the impression if you will that people are shocked by the degradation of living conditions.

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Updated Sunday 16th May 2010

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