upAlistair - 25 octobre 2007 (L'Immeuble Yacoubian - Page 89)


la lecture de Alistair

Où était Son Excellence le bey ?

C'est ainsi que l'accueillit Daoulet dès qu'il entra dans l'appartement. Elle l'attendait dans l'entrée, sur le fauteuil en face de la porte. Elle avait enroulé sur des bigoudis les mèches de ses cheveux teints et recouvert son visage ridé d'une épaisse couche de crème. Une cigarette allumée pendait au coin de sa bouche, dans un petit fume-cigarette en or. Elle était vêtue d'une robe de chambre bleue qui recouvrait son maigre corps et ses pieds étaient passés dans des pantoufles en forme de lapin blanc. Elle était en train de tricoter. Ses mains remuaient rapidement, d'une façon mécanique, sans s'interrompre ni ralentir, comme si elles étaient indépendantes du reste de son corps. Elle était capable, à force d'habitude, de fumer, de tricoter et de parler en même temps.

Bonsoir, dit rapidement Zaki en tentant de rejoindre sa chambre.

Daoulet lança immédiatement l'attaque :

Tu te crois où ? Tu te crois à l'hôtel ? Tu n'as pas froid aux yeux ! Cela fait trois heures que je t'attends en allant de la porte à la fenêtre. J'ai failli appeler la police. J'ai pensé qu'il t'était arrivé quelque chose. Tu n'as pas honte ! Je suis malade. Tu veux me tuer. Mon Dieu, aie pitié de moi, prends-moi et accorde-moi le repos.

Ce n'était là que le bref préambule d'une dispute en quatre actes qui pouvait durer jusqu'au matin. Zaki lui répondit en traversant rapidement le vestibule :

Je suis désolé, Daoulet, je suis vraiment épuisé. Je vais dormir et demain, si Dieu le veut, je te raconterai ce qui m'est arrivé.

Mais, Daoulet comprit qu'il tentait de fuir. Elle posa ses aiguilles à tricoter et se précipita vers lui en hurlant de toutes ses forces :

Fatigué de quoi, monsieur ? Des femmes que tu passes ton temps à renifler comme un chien ? Reviens à la raison, mon vieux. Tu peux mourir d'un instant à l'autre. Que diras-tu à Notre-Seigneur quand tu le rencontreras ?

Tout en vociférant, Daoulet poussa Zaki avec force dans le dos. Elle le fit un peu vaciller, mais il rassembla ses forces et fila rapidement à l'intérieur de la pièce et, en dépit de la violente résistance de Daoulet, il réussit à fermer la porte derrière lui et mit la clef dans sa poche. Daoulet continua à hurler et à secouer la poignée de la porte pour l'ouvrir, mais Zaki sentit qu'il était sauvé et il se dit qu'elle n'allait pas tarder à se lasser et à s'éloigner. Il s'allongea tout habillé sur son lit et, épuisé et triste, passa en revue les événements de la journée. Il murmura en français :

Quelle triste journée !

Puis il se mit à penser à Daoulet. Il se demandait comment sa sœur chérie était devenue cette vieille méchante et détestable.

Elle avait seulement trois ans de plus que lui. Il se souvenait d'elle lorsqu'elle était une belle et douce jeune fille, vêtue de l'uniforme bleu marine et jaune de La Mère de Dieu, apprenant par cœur des fables de La Fontaine et, dans les soirées d'été, jouant du piano dans le salon de leur vieille maison de Zamalek (que le pacha avait vendue après la révolution). Elle jouait si merveilleusement que Mme Chédid, son professeur de musique, s'était ouverte au pacha de la possibilité de la présenter au concours international de jeunes talents à Paris, mais le pacha avait refusé. Elle se maria très vite avec le capitaine d'aviation Hassan Chawket dont elle eut un garçon et une fille (Hanna et Dounia). Puis survint la révolution. Chawket fut mis à la retraite à cause de ses liens étroits avec la famille royale et il mourut rapidement, avant d'avoir atteint ses quarante-cinq ans. Ensuite, Daoulet se maria encore deux fois sans avoir d'enfant. Deux mariages ratés qui ne lui apportèrent que de l'amertume de la nervosité et l'incapacité à se passer du tabac. Sa fille grandit, se maria et émigra au Canada puis, quand son fils eut terminé avec succès ses études de médecine, elle lui livra une bataille acharnée pour l'empêcher de s'exiler. Elle pleura, cria, supplia tous ses proches de le convaincre de rester avec elle, mais le jeune médecin (comme la plupart de ceux de sa génération) était désespéré par l'état dans lequel se trouvait l'Egypte et il persista dans sa volonté d'émigrer. Il proposa à sa mère de l'accompagner, mais elle refusa et resta seule. Elle loua en meublé son appartement de Garden City etOctober 23, 2007


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Updated October 23, 2007

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Dernière mise à jour le 23 octobre 2007